Éléments biographiques
Je suis français. J’ai grandi en Auvergne puis en Normandie avant de vivre pendant 10 ans à Paris. Ma mère était naturopathe ; je suis né dans les huiles essentielles, des centaines étaient sans cesse sous mes narines, rangées en rang serrées sur des étagères, surtout pour leurs propriétés pharmaceutiques et alimentaires dans la cuisine aux huiles essentielles, hydrolats et teintures, mais inévitablement aussi pour leurs odeurs. Cette existence olfactive, assez inconsciente et environnementale, de mon enfance s’est réveillée bien plus tard, lors d’un voyage à Taïwan. Dans les montagnes de Taïwan, je me promenais dans une forêt de bambous où je suis arrivé jusqu’à un petit temple en bois. Pour un Occidental, l’expérience d’une forêt brumeuse de bambous est onirique. En entrant dans ce petit temple un peu délabré, j’ai été saisi par une odeur de bois, d’encens, de cire végétale de bougie et d’humidité. La pièce était exiguë et exposait, posées sur une table, quelques statues de divinités chinoises. Je ne sais pas pourquoi cette expérience a réveillé mon existence olfactive. Par la suite, je demandais à l’ébéniste non loin du temple quel était ce bois que j’avais senti : il m’expliqua qu’il s’agissait du bois d’Hinoki, un arbre que l’on trouve surtout au Japon et à Taïwan, qui a la particularité d’être très durable et résistant à la moisissure et aux insectes. Ce fut la genèse de mon premier parfum : Rêve d’Absolu. Rêve pour la dimension onirique de l’expérience, Absolu pour représenter cette dimension divine, durable et résistante de ce bois dont on sculpte notamment les statues des dieux.
Mes parents étaient tous les deux très versés dans la santé par les plantes et les médecines alternatives. Il n’y a pas vraiment eu de pivot, simplement une conscientisation de l’acquis : vers 14 ou 15 ans, j’ai commencé à questionner puis à comprendre les logiques et visions du monde qui les motivaient dans leurs démarches. Avant cela, je vivais dans le monde de mes parents, un monde que je ne comprenais pas toujours, comme tous les enfants. C’est un lent processus de maturation et de travail intellectuel et sensoriel. C’est aussi un travail philosophique : face à la linéarité froide de la pureté chimique, j’ai choisi le triomphe vivant de l’impureté et de la variabilité des matières naturelles. Un parfum naturel est une recette dont la reproduction parfaite est impossible ; ce sont des millésimes qui doivent à la terre, au climat et aux hommes leur unicité et leurs variations subtiles année après année.

Car le parfum naturel est paradoxal. Là où la modernité en a fait un objet premier social : il doit plaire à celui qui le porte bien sûr, souvent d’un point de vue purement olfactif plus que symbolique, mais il est aussi et surtout une projection de séduction et d’identité sociale. Le parfum naturel est plus intime, plus personnel. L’absence de molécules chimiques diminue son sillage, sa capacité de persistance et de projection ; il renvoie à l’intime, à la proximité et finalement au plaisir individuel de celui qui le porte plutôt qu’à l’impression sociale. Il est donc, pour moi, plus spirituel et psychologique. Audace, par exemple, naquit d’un désir d’extraversion sociale à une époque de ma vie où la routine solitaire me pesait. Le parfum a été conçu comme l’activateur d’un désir, son encouragement et sa représentation symbolique : frais, dynamique, extraverti, projetant à la fois légèreté et apaisement. Comme le remarquait Jean Pommier à propos du Génie du christianisme de Chateaubriand, ce n’est pas le livre d’un converti, c’est le livre qui a converti l’homme. Une forme d’auto-persuasion où l’intelligence se met au service du désir pour bâtir des « romans psychologiques » crédibles à ses propres yeux et ici, par la parfumerie, pour représenter et encourager un désir de changement.
Chacun de mes parfums est ainsi conçu, non pas premièrement pour une odeur que je chercherais à dégager mais comme représentation symbolique, hommage, mémoire, etc. Le parfum est sensuel, mais il est aussi signifiant. Ce sont donc des odeurs mais aussi des idées avec l’espoir qu’ils évoquent et suscitent en vous cet aller-retour de l’émotion à la psyché, de l’esprit au corps, de l’odeur à la mémoire.